20 ans déjà !

J’ai été invitée à un anniversaire et je ne regrette pas d’être venue. Vingt ans, c’est long et à la fois si jeune ; à vingt ans, on est encore un enfant. Depuis trois jours, j’ai contemplé ce qui est né ici depuis 20 ans. Et cela me permet aujourd’hui d’espérer ce qui n’est pas encore enfanté : « espérer » et non « regretter »…
Au début de l’histoire du Domaine de Chatressac, il y a eu une « rencontre », un mot que vous avez tous prononcé, que j’ai relevé cent fois peut-être en vous écoutant : désir et fruits de la rencontre, épreuve et souffrance de la rencontre. La première a eu lieu ici en 1981 avec Élisabeth Ducou, l’héritière de ce domaine familial depuis 400 ans, et avec ses amis Yvonne et Maurice Causse, tous les trois protestants, dans une terre marquée par l’une des divisions les plus tragiques de l’histoire européenne, la dés-unité entre catholiques et protestants, entre chrétiens. Ce domaine est « entre terre et mer » et ce n’est pas simple non plus de réconcilier les intérêts des ostréiculteurs, des gens de la mer et ceux des habitants des terres. « Ici, nous sommes héritiers d’une histoire», nous a dit Florence de Lavernette, de l’ATAU. Héritiers d’une histoire pas seulement marquée par la division, mais par la marche vers la réconciliation : c’est le sens de la célébration œcuménique à laquelle nous avons été invités pour clôturer cette rencontre.

Jour 1 : Histoire de la reconstruction du Domaine – L’Architecture : une démarche de dévoilement, à travers deux exemples : Emmaüs Saintes et Eco-vivre en ville à la Rochelle (Atau) – Parole de designer, une lecture originale de la matière (Didier Skawinsky)

Ce matin du premier jour, en consultant le programme, je lis ces mots d’Hélène Ramin, directrice de la Maison du Visiteur à Vézelay : « Le patrimoine bâti est un vêtement de dignité pour l’homme. » L’architecture, qu’elle soit du XIIème ou du XXIème siècle, qu’il s’agisse de la basilique romane de Vézelay, de la Sagrada Familia de Barcelone, d’une maison écologique en paille, d’un habitat traditionnel en Lituanie, d’une case au Niger, c’est un vêtement de dignité pour le patrimoine humain. Et celui là nous savons qu’il est fragile, extrêmement fragile.
Bernard Dutilloy, responsable de la communauté d’Emmaüs de Saintes a rendu hommage au travail mené avec l’ATAU suite à la destruction de la maison des compagnons, en une nuit, par un incendie. Un événement particulièrement douloureux pour les compagnons d’Emmaüs qui sont sans abri et ne possèdent rien, si ce n’est un petit sac sur l’épaule. Lorsque Benoît et Coryse leur ont demandé ce que cette maison représentait pour eux, ils ont répondu « un port »… J’ai retenu ces phrases de Bernard : « Nous avons été étonnés de ce que nous avons pu dire. Le travail mené avec l’ATAU a permis à des hommes qui ne parlent jamais ensemble de dire des choses puissantes. Notre parole a été libérée. » La première reconstruction de la communauté d’Emmaüs a été celle-là. Elle était « à la portée de tous ». Au terme du travail, « la communauté savait ce qu’elle voulait pour sa future maison» ; ce qui a permis que même si la maison n’est pas encore reconstruite aujourd’hui, « elle croit maintenant que c’est possible » ; je me permets de traduire : « elle espère ».
Avant de bâtir, il faut savoir « pourquoi » on bâtit : « Quel est votre rêve commun ? » L’ATAU sollicite les paroles personnelles pour parvenir à « une parole commune ». C’était d’autant plus vital et improbable concernant les 31 compagnons d’Emmaüs que ces hommes n’ont pas choisi de vivre ensemble et qu’ils évitent le plus possible de se parler. Ce qu’un architecte présent dans l’auditoire a commenté ainsi : « Trouver la solution architecturale n’est pas le plus compliqué ; ce qui est beaucoup plus complexe et beaucoup plus important, c’est l’ajustage entre les personnes ». La mission de l’architecture se déplace et devient « une démarche de dévoilement » attentive à la communauté humaine, à l’art de vivre ensemble, au mystère douloureux et lumineux du vivre ensemble…
Le soir de ce premier jour, Didier Skawinsky, designer, nous a raconté comment il est passé du maquillage « où on peut rajouter autant de couches qu’on veut » au travail des ardoises. Or les ardoises résistent : « On veut rester comme on est » lui ont-elles dit. Jolie manière d’évoquer la résistance de la matière qui nous oppose ses contraintes, l’écartèlement entre ce que nous rêvons, une fois que nous l’avons rêvé, et ce qui nous parait réalisable.

Jour 2 : La Maison du Visiteur de Vézelay (Hélène Ramin) – Les codes universels cachés dans l’architecture traditionnelle (Giedre Gajauskaite, Lituanie) – Profession : Fondeurs de cloches (Luigi Bergamo, Stéphane Mouton, Fonderie de Villedieu les Poêles)

« Comment ne pas réduire nos rêves à ce qui est possible ? » Pierre Dominique Wibault (expert-comptable, membre de l’Atau et skipper) a soulevé cette question à propos du projet « Eco vivre en ville » à la Rochelle : comment définir la forme juridique et financière de cet habitat groupé qui concerne des célibataires et des familles, des gens en activité professionnelle et des retraités, tous dotés de moyens financiers différents ? Aborder ces questions a failli faire tout exploser : « Les limites et les contraintes matérielles réveillent nos propres peurs : la peur de manquer, la peur de l’autre, peurs que nous connaissons tous. En mer je sais d’où je pars et où je veux aller, mais je ne suis pas maître du chemin que je vais emprunter. Où en est le courant, où en est le vent, où en est l’équipage ? Il me faut être attentif à chaque instant à tous ces éléments, sans en avoir peur, pour trouver avec eux le chemin qui me conduira à bon port. » Pierre-Dominique nous a indiqué deux pistes : « La première personne qui me permet d’avancer est celle qui est près de moi », et « Il nous faut apprendre à nous laisser faire par les contraintes, ne pas les fuir, ni les prendre en force. Elles sont le chemin par lequel nous pouvons passer ». Or, est-il possible de se laisser-faire, de garder confiance, si on reste seul ? Il me semble que ces deux pistes n’en font qu’une, ce que j’ai entendu dire durant trois jours : « On ne construit rien tout seul ».

Ce furent aussi les premiers mots de Luigi Bergamo, maître d’art, et de son élève Stéphane Mouton, le fondeur des nouvelles cloches de la cathédrale Notre Dame de Paris : « On ne fond pas une cloche seul. » Merveilleuse aventure que celle qu’ils nous ont retracée avec une passion, une joie et un humour hors du commun. Je vous recommande d’aller visiter par internet ou sur place à Villedieu-les-Poêles leur fonderie de cloches Cornille Havard. Merveilleux travail des mains, présentes sur toutes les images que nous avons regardées…
« Ce qui est beau, c’est l’homme au travail », nous a dit Coryse Vattebled (ATAU) en introduisant le diaporama qu’elle a réalisé sur la restauration du Domaine de Chatressac, et : « Nous sommes des chercheurs ». Chercheurs de quoi ? Après vous avoir écoutés, je crois pouvoir répondre que vous cherchez à mettre en œuvre de « vrais » chantiers de construction, et qu’à travers eux, vous cherchez ce qu’est le « vrai » travail. Nous avons contemplé au moins deux de ces vrais chantiers : celui de la Maison du Visiteur à Vézelay, « fruit d’une parole commune, qui appelle et délivre à son tour la parole du visiteur », celui de la cour du château de Machy, résidence du Théâtre de l’Arc en Ciel, près de Lyon. Ils ont des traits communs.

Jour 3 : Construction d’une chapelle en terre au Niger ( Pascal Pingault, fondateur de la Communauté du Pain de vie) – Transformation de la cour du château de Machy en lieu d’accueil et de spectacle (Rachel Carde, conducteur de travaux, Atau) – La Sagrada Familia de Gaudi, un chantier qui dure depuis 150 ans (Amadeu Matosas, architecte, Barcelone)

Ce sont des chantiers ouverts, des lieux de relation, alors qu’aujourd’hui, les chantiers sont interdits au public. Des lieux de transmission : c’était l’intuition de l’Ecole du Métier, école de formation aux métiers du bâtiment, animée durant 20 ans par l’ATAU et dont plusieurs anciens élèves sont présents à cet anniversaire. Des lieux d’échange de talents : taille et pose de pierre par les artisans compagnons du devoir en échange d’une formation à l’expression artistique auprès de la troupe de Théâtre de l’Arc en Ciel, maître d’ouvrage du chantier. Des lieux d’engagement : un vrai chantier, un vrai travail ne repose pas sur des « contrats » mais sur des « alliances », pour reprendre les mots de l’économiste Eléna Lassida. Le vrai travail est un lieu d’engagement de toute la personne avec d’autres. Nous retrouvons ici les « codes universels » repérés par Giedre Gajauskaite dans l’architecture traditionnelle de son pays, en particulier cette magnifique « aide collective », tradition ancestrale toujours vivante en Lituanie, et même encouragée par la loi : lorsqu’un homme veut construire une maison, d’autres viennent l’aider gratuitement.
Pour Hervé Vincent (artisan maçon, ATAU), un vrai chantier est un lieu où « je donne ce que je reçois. Travailler pour travailler ne me nourrit pas, ne me rend pas joyeux ». Obéir à la joie, au désir du don, c’est possible dans un chantier, et c’est même nécessaire vient de nous dire Rachel Carde (conductrice de travaux, ATAU), sous peine d’être « très vite éreintés, aspirés… » Rachel, quelqu’un t’a demandé ce qu’avait gagné la société Vica en te donnant les 70 tonnes de sable dont tu avais besoin pour la cour. Tu as répondu spontanément : « Une amitié ». Est-ce dérisoire de gagner un ami ? Une bonne économie peut-elle faire place au don ? Une phrase de Simone Weil me vient en écho à ces questions : « En toutes choses, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l’ayons cherché, est joie pure (…). C’est après une tension longue et stérile (…), qu’on n’attend plus rien, que du dehors, merveilleuse surprise, vient le don. » Dans l’aridité du travail, le don que je reçois ou que je fais est une oasis qui me recrée.
Dans le vrai travail, il y a la recherche du « juste nécessaire » : économie des moyens et recherche du vrai temps selon Eric Baptista (charpentier, scénographe, collaborateur de l’ATAU). Le temps, il en a été question autant que de la rencontre. Il faut du temps pour fondre une cloche -6 mois pour chacune de celles de Notre Dame-, il va falloir encore du temps pour reconstruire la maison d’Emmaüs, pour achever la Sagrada Familia commencée depuis 150 ans. Il faut du temps pour bâtir. Eric nous a raconté que l’homme roman a du temps, le temps est avec lui, c’est son allié, pas son adversaire. Pour sortir de la crise mondiale de la relation analysée par Edgar Morin, je me demande si la réconciliation avec le temps n’est pas antérieure à toutes les autres. Et si notre économie retrouvait avec le sens du don, celui de l’attente : la confiance dans le temps ?
Cette phrase de Saint Augustin est gravée sur l’une des cloches de Notre Dame : « Je suis le chemin qui cherche les voyageurs ». Quelle que soit sa religion ou sa non religion, quiconque fait confiance à la vie ouverte, reçoit d’elle à son tour ; c’est « un code universel ». Ce n’est pas un long fleuve tranquille nous dit le chapiteau du Moulin mystique de Vézelay : il faut nous laisser broyer dans le moulin pour parvenir à une parole commune. La façade de la Passion de la Sagrada Familia dit la même chose : nos vies sont des passions, notre travail est une passion, l’alliance est une passion.

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