Plaidoyer pour une mosaïque humaine vivante. Conférence de Ghaleb Bencheikh

Organisée conjointement par le Centre Diocésain de Formation et l’antenne de Troyes des Semaines Sociales, une conférence a été donnée par Ghaleb Bencheikh le 8 janvier 2016 à Troyes.

Docteur en sciences et physicien, philosophe, théologien, enseignant, président de la section française de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, au-delà de sa grande érudition, Ghaleb Bencheikh, qui a notamment participé en 2014 au congrès de Montréal, s’est exprimé en tant que témoin et que citoyen, proposant une parole très personnelle, très engagée, au sens d’une parole qui transforme l’agir humain. C’est par le haut qu’il a invité le public à sortir de l’ornière dans laquelle se trouve notre civilisation.

Voici les points essentiels de son intervention :

Les drames vécus dans le monde durant l’année 2015 ont fait revenir à chaque fois la question du lien entre Islam et violence. Sans faire d’amalgame, cette question ne peut être éludée. Si la tradition islamique modérée enseigne l’amour, la miséricorde, la bonté, la sollicitude, la prise en compte de l’intérêt d’autrui, il existe également, à côté, une apologie virulente, terreau de dérives meurtrières. Face à la surenchère de l’émotion, nous avons besoin de discernement, de lucidité, de redonner la place à l’intelligence du cœur et de l’esprit. Aucune cause, si noble soit-elle, aucune révolte si légitime soit-elle n’autorise la terreur aveugle.

Dans une situation complexe, il importe de distinguer les différentes strates qui s’enchevêtrent : sociale, politique, géostratégique, psychanalytique, nihiliste, apocalyptique, théologique… Si chacune a sa pertinence propre, aucune de ces lectures n’épuise à elle seule le sujet.

En contexte islamiste, nous vivons une régression terrible ; la tradition religieuse islamique a été dévoyée dans un contre-projet social et politique par l’interprétation du désir de Dieu et la volonté de l’imposer sur terre. Il n’en n’a pas toujours été ainsi. Avicenne, Averroès témoignent de la circulation des idées et des savoirs dans tout le pourtour méditerranéen. De l’Alhambra au Taj Mahal, les témoins d’une civilisation islamiste basée sur l’humanisme ne manquent pas. De Saladin à l’émir Abd el Kader, le monde arabo-islamique a connu des hommes de lumière : « Les hommes sont tous enfants de Dieu. Celui qui est le plus aimé, c’est celui qui aime le plus. » Après la léthargie engendrée par la colonisation, les réveils violents qui lui ont succédé et les dictatures actuelles, c’est en redécouvrant notre histoire commune que nous pourrons refonder la pensée islamique. Le souci de l’homme, la préoccupation de la personne humaine, l’émergence d’un sujet humain, tout cela était au cœur de la philosophie islamique. Nous gagnerions beaucoup à avoir une autre relation à l’histoire, à la voir comme une archéologie du temps présent.

Un travail immense et passionnant attend les penseurs, théologiens, philosophes, intellectuels musulmans pour refonder la pensée théologique islamique. L’enjeu est de sortir de la superstition, de libérer l’esprit de ses prisons, pour laisser place à une pensée religieuse émergente qui sache allier les ressources inventives de la techno-science, de l’intelligence artificielle et la soif de spiritualité, l’invariant besoin de transcendance.

Vivre ensemble seulement ne suffit pas. Il s’agit aujourd’hui de faire Nation, de faire société. De toute façon, nous vivons ensemble ; mais sommes-nous dans la méfiance, la défiance, la crispation, le rejet ou bien sommes-nous ensemble dans l’osmose, la symbiose, la synergie, l’interactivité qui construisent une mosaïque humaine vivante ? Nous avons besoin de culture et de connaissance : l’extrémisme, c’est le culte sans la culture, le fondamentalisme, c’est la croyance sans la connaissance. »Mon cœur est capable de tout. L’amour est ma religion, ma foi » (Ibn Arabi).C’est forts de la connaissance et de la compréhension de nos références communes que nous pourrons faire Nation, construire ensemble une société solidaire, fraternelle et propice pour tous.

En conclusion, Marc Stenger, évêque de Troyes, a salué un ami, un homme libre et nous a invités à « faire société, construire notre société avec nos frères musulmans, car ils en sont ; ils sont source de notre société« .

Face à tous les discours simplistes, voire caricaturaux, aux images horribles montrées jusqu’à la nausée, cette soirée nous aura offert une impressionnante bouffée d’espérance.

Didier Conan

Pour visionner la conférence.

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