Créer les conditions pour que la beauté advienne. Méditation d’une jeune enseignante

bonnard

Avant de commencer à travailler, je crois ne m´être jamais posé la question de la beauté. Sans m´en rendre compte, enfant, adolescente, étudiante, j´avais toujours appris à faire place à la beauté. Qu´est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que sans le savoir, dans mon quotidien, je  laissais la beauté entrer. C´était souvent en m´accordant des « temps gratuits », regarder le ciel, regarder par la fenêtre, laisser le vent me caresser le visage, marcher pieds nus sur l´herbe. Une journée où je me sentais bien était faite de cette navigation entre mon regard sur le monde et la communication de la force du monde.  Les vacances étaient propices à cela parce qu´elles offraient du temps vacant, permettant d´accorder mon rythme au rythme du monde.

 

Je crois que pour moi la beauté a toujours été liée à l´air, à l´espace, à la lumière. L´espace et le rapport de l´intérieur à l´extérieur, la lumière qui emplit une pièce et même je dirais qui a besoin d´une pièce pour l´emplir, la pièce et ses fenêtres qui l´ouvrent vers l´extérieur. Est-ce pour cela que les fenêtres ont fasciné les poètes et les peintres, Baudelaire et Bonnard ? La beauté pour moi, je crois, ne se fait pas sans ce va-et-vient.

Puis j´ai commencé à travailler. Quand je suis arrivée comme professeur à Creil, je me souviens de cette réflexion d´un collègue qui faisait le trajet depuis Paris avec moi. Il enseignait depuis dix ans dans ce collège et avait vécu plusieurs années à Creil. Nous remontions du centre-ville au « plateau », traversions l´Oise, gravissions les rues pentues de la ville en bus. Il me dit :

«  Comment peut-on faire ? Tout est laid, les rues, les habitations, les gens. » Je trouvai ces propos violents, mon regard était encore neuf, j´aimais voir l´Oise le matin couler large et tranquille et j´aimais grimper ces ruelles en bus, quitter la ville basse pour la ville haute, cela me donnait le sentiment d´arriver tout doucement au travail. Quelques années plus tard, ce collègue est devenu un ami et je le remercie d´avoir su poser la question en ces termes : si cela ne va pas, c´est qu´on ne laisse peut-être pas la beauté advenir. Je le remercie aussi d´avoir encore la force de protester. Car maintenant, malheureusement, je le comprends, non pas parce que je trouve que tout est laid mais parce que je souffre, avant tout dans l´espace qui m´est donné pour exercer mon métier, d´une carence de beauté !

Il y a l´espace du bâtiment lui-même, les arbres ont été coupés dans la cour, cette cour est exiguë et transforme tout mouvement en bousculade, tout échange en agression. Les peintures sont d´un vert-bleu indéfinissable, se voulant « neutre », idéal de l´institution qui les héberge. Les couloirs sont éclairés au néon. Une grille d´entrée ferme l´établissement sur lui-même et fait croire que l´extérieur est menaçant. Un hall immense semble fait pour se perdre et non se rencontrer… Pourtant nous somme bien lotis – dit-on ! J´aime voir depuis la fenêtre de ma classe la frondaison d´un arbre.

matisse fenetre a tangerIl y a l´espace-temps. Depuis que j´enseigne, je me rends compte que la beauté est liée aussi au temps. La beauté a besoin d´un certain temps, d´une certaine temporalité pour advenir. Or les emplois du temps tronçonnent les journées, les programmes recherchent une efficacité, les contraintes administratives pressent l´ensemble du personnel qui ne se retrouve plus que pour des réunions à thème imposé.

La beauté c´est du temps, la vie est temps, nous sommes les réceptacles du temps. On oublie le rythme des plantes parce qu´on en est loin, qu´il n´y a plus qu´une ligne de rosiers perdue dans un grand gazon décoratif pour nous accueillir. Les enfants pourtant sont à un âge où ils poussent !

Alors pour moi, « faire » la beauté en classe, ou plutôt faire de la place à la beauté, qu´est-ce que cela serait ?… Peut-être serait-ce essayer de créer des conditions pour qu´elle advienne.

Peut-être …

  • réserver des temps « morts » ou plutôt « gratuits » : des temps de silence (silence enseignant d´abord!), des temps de pur plaisir pris à écouter un texte, ses mots, des temps pour écouter et écrire ce que l´on écoute, regarder et écrire ce que l´on regarde. Avoir la patience de laisser du temps aux élèves et chasser aussi cette peur de la violence qui me pousse à combler le temps !

Je me suis rendu compte que toute la subtilité de l´enseignement est là, entre rigueur dans la création d´un cadre propice à ce qui doit advenir et lâcher-prise parce que le beau ne vient pas de moi, il est en chacun. On ne peut le forcer, le mécaniser. Au contraire selon moi c´est un mouvement.

  • Avoir une propre conscience de mon rythme bien souvent bousculé dans ces journées hachées. Commencer par me ménager moi-même, enseignante, des temps où retrouver le temps de la beauté !
  • Prendre soin aussi de mes collègues pour que l´on commence à se faire confiance et non plus accorder trop de crédit au cadre artificiel qui nous est imposé. Redonner sa place à la transmission, c´est rappeler aux enseignants qu´eux-mêmes sont beaux. Et on l´oublie, on ne regarde que du côté des élèves.

Mais encore une fois, comment laisser la beauté advenir en milieu violent, d´autant plus dans un cadre qui mécanise les rapports entre les hommes et le rapport au temps et au monde ?

Laisser advenir la beauté peut être perçu comme de la faiblesse pour les enfants comme les adultes. Cela peut paraître être l´œuvre de rêveurs, une perte de temps. La beauté, dans ces endroits-là, est malmenée. Elle est même oubliée, et c´est pour cela que je remercie mon collègue de son constat même amer. C´est la vie même que l´on empêche d´entrer dans les quartiers, les écoles.

En tout cas, ce qui est sûr, c´est que depuis que je travaille dans ce milieu, j´ai pris conscience que la beauté m´est vitale. Je la cherche là où je peux la trouver. Un coin de ciel depuis ma fenêtre, un vieux monsieur que je croise tous les matins sur le chemin, de beaux sourires, et quelques vers de poésie, le soir. Alors, oui, la beauté me sauve au présent.

Peut-elle rendre le monde meilleur, ou plutôt remettre la vie dans son processus de mouvement ? Je pense que oui, en nous mettant en mouvement justement, en construisant à plusieurs et en cherchant avec d´autres. J’ai peut-être trouvé ce lieu. N’est-ce pas le but du Congrès  ?

Laure Le Fourn

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Un commentaire

  1. lebreton maxime

    Il est tres heureux que des enseignantes s interrogent ainsi sur la Beauté
    dans le ligne des reflexions de Bertrand Vergely que nous connaissons bien…..
    Ainsi vous pourrez transmettre ce beau message a nos « belles » petites tetes
    blondes et leur permettre,dans l avenir de vivre mieux en appreciant a leur
    juste valeur les beautes de la nature,entre autres Beautes!!!
    merci a vous
    maxime lebreton
    president de Mecenart

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