La blessure de la rencontre, l’économie au risque de la relation

la blessure de la relationTel est le titre d’un livre passionnant de Luigino Bruni.

Quel est le lien entre la beauté et l’économie, demanderont certains lecteurs ?
Il y a de cela presque 20 ans, au cours d’un des premiers congrès, Fidel Sepulveda, poète et universitaire chilien, soutien du congrès dès sa création, affirmait dans une conférence: http://www.congres-beaute.org/congres.php?na=4_1&ar=9
Je parlerais de la beauté comme d’une blessure. On a beau­coup parlé de blessures. La beauté, c’est une blessure que l’on porte sur le côté, que chaque homme porte sur le côté. Cette bles­sure ne cicatrise pas mais elle fleurit.
Et son propos sur la culture latino américaine mettait en avant la précarité, la solidarité et la gratuité.

Luigino Bruni, historien de l’économie, relit l’histoire de l’économie moderne avec une conviction profonde, qu’il exprime par l’image biblique du combat de Jacob. Pour lui, toute rencontre humaine est potentiellement porteuse d’une « blessure », qu’il faut oser traverser pour expérimenter la « bénédiction » engendrée par la relation à l’autre. C’est là le tragique de la condition humaine. Mais paradoxalement, il ne peut y avoir de vie heureuse et épanouie sans traversée du territoire obscur et dangereux de l’autre.

C’est avec ce prisme que Luigino Bruni explore avec méthode les grandes évolutions de l’économie politique moderne, depuis Adam Smith. Il nous montre comment une certaine conception de l’économie capitaliste de marché a émergé dans la modernité européenne, et comment elle a imposé sa conception de l’homme en société : un homme individu, autonome, relié à la société par des contrats multiples. Le marché est un tiers, par lequel l’individu évite le tragique de la relation. Dans ce monde-là, la gratuité a disparu progressivement de l’espace public, car elle n’est pas quantifiable, la reléguant dans la sphère privée, elle-même toujours plus réduite. Et ce monde-là, évitant la blessure, est devenu un monde triste sans poésie, où l’ennui croît en même temps que le développement économique.

Luigino Bruni ne se contente pas de constats. Fort de ses convictions et de sa culture italienne, moins dialectique que la culture française qui oppose marché et société civile, il ouvre le champ à de nouvelles perspectives, dans lesquelles la gratuité reprend sa place, sans toutefois évacuer ce que le marché porte comme possibilités, s’il reste à sa juste place, dans une juste subsidiarité.
Pour cela, il introduit la notion de bien relationnel, à ne pas confondre avec le bien public : celui-ci repose sur des relations personnelles identifiées, implique la réciprocité et la simultanéité, et repose sur la gratuité, une valeur qui n’est pas mesurable.
Il évoque longuement les différentes formes de l’amour humain, eros, philia et agape, et les décline dans le monde de l’économie. Le contrat, ou l’échange sur le marché, relève de l’éros, dans lequel chacun cherche son intérêt et  à combler un manque. La philia peut être présente au sein de structures mutualistes ou coopératives par exemple. Mais l’agape, la forme la plus désintéressée de l’amour, est pour lui la grande absente de l’économie. Il consacre un long chapitre à ce qu’il nomme les charismes, qu’il relie directement avec l’agape. Il définit le charisme comme le don du « regard différent », capable de voir ce que d’autres ne voient pas. Pour lui, le don artistique constitue un exemple évident de charisme. Les artistes sont pour lui, des « transformateurs » de blessures en bénédiction, et une œuvre d’art naît forcément d’une blessure que l’on aime en soi, chez les autres et dans la nature.

Il se dit convaincu que le moment est venu dé réécrire l’histoire économique et civile des peuples en prenant au sérieux le rôle des charismes. Ce sont ces charismes qui jouent un rôle de pionniers et de précurseurs pour ouvrir le champ des possibles. Ce sont eux qui suscitent l’innovation. Il évoque la dynamique nécessaire entre charisme et institution : le charismatique innove, voit des besoins insatisfaits,ouvre de nouvelles voies à la solidarité et repousse plus loin des frontières de l’humain et de la civilisation. Dans un deuxième temps, l’institution imite l’innovateur, s’approprie l’innovation et en fait une chose ordinaire en l’institutionnalisant.

Dans nos sociétés post-modernes, si les fruits produits par la relation inscrite au cœur des marchés sont la liberté et dans une certaine mesure l’égalité, ces deux valeurs ont imposé le sacrifice de la fraternité, parce que leur affirmation s’est faite en expulsant celle-ci de la vie publique. Le grand défi pour l’ère postmoderne, consistera à réunir ces trois principes, à imaginer et construire un humanisme tridimensionnel.

Il conclut ce livre, publié en italien il y a quelques années, mais traduit en français fin 2014, de la manière suivante, que nous reprenons ici in extenso, tant ces propos sont d’actualité :
«  la vie en commun est aussi faite de blessures. Lorsque nous ne les regardons pas en face, nous trouvons des boucs émissaires qui contiennent toutes les blessures existant dans le monde, des « trous noirs » qui absorbent tout ce négatif dont nous détournons les yeux mais que nous continuons à produire. Dans ces trous noirs de l’histoire, les blessures des autres se multiplient s’infectent et ne se changent jamais en bénédictions. Cette grande tromperie doit être expiée, et la blessure profonde infligée à la fraternité universelle doit être guérie, si nous voulons nous réapproprier l’humain, et imaginer un avenir durable, car les trous noirs présents dans ce monde finissent tôt ou tard par exploser ! Seulement le « corps à corps » avec l’autre en chair et en os et l’acceptation de la blessure que ce combat peut nous infliger peuvent rétablir un lien social nouveau, une fraternité nouvelle que nous ne sommes pas encore capables d’entrevoir.

Claire Fabre

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