Louis-Pierre Dufourny, Joseph Wresinski – Le souci des plus pauvres

Lorsque Martin Hirsch, secrétaire d’état, proposa le RSA (Revenu de Solidarité Active), plusieurs organismes comme Emmaüs, ATD Quart monde, estimèrent que cette réponse atteignait certes les pauvres, mais non les plus pauvres. Tant que notre société ne promulguera pas de lois qui partent de la situation des plus pauvres, elle ne grandira pas.

Prendre en considération la réalité de vie des plus démunis permet par voie de conséquence de trouver des solutions adaptées aussi à toutes les catégories sociales sans en exclure aucune. Mais plus encore, il est vital de reconnaître que les plus pauvres, confrontés à des situations de grande précarité, ont une intelligence du réél qu’aucun technocrate, politicien, sociologue n’ont en propre.

Deux hommes à près de 200 ans de distance en ont eu bien conscience. Leurs combats se rejoignent et leurs parcours nous interrogent : l’un sur le sens et l’organisation de notre démocratie naissante ; l’autre sur la persistance de la grande pauvreté aujourd’hui et l’importance d’entendre la voix des plus pauvres. Michèle Grenot, historienne a consacré sa thèse sur Louis Pierre Dufourny. En tant qu’alliée du mouvement ATD Quart Monde, elle a connu le Père Wresinski. Elle est venue présenter son travail le 12 avril 2015 lors d’un brunch organisé par l’association Fra Angelico à Paris, accompagnée artistiquement par quelques membres de la troupe théâtrale Arc en Scène d’ATD à Noisy le Grand.

Louis-Pierre Dufourny est né en 1738. Il est le fils d’un marchand parisien entreprenant, appartenant à la petite bourgeoisie du commerce qui prospère, marchant qui fut un temps marguillier de sa paroisse, c’est-à-dire en charge de la gestion de ce qui est alors appelé « les biens des pauvres », provenant des dons et legs. Artiste et ingénieux, « homme des lumières », Louis-Pierre Dufourny fréquente des lieux de sociabilité nouveaux que sont les sociétés d’émulation des arts et des sciences qui apparaissent avant la Révolution. Il se lance dans de nombreux projets mais connaît une certaine infortune financière.

Lorsque le roi Louis XVI convoque les Etats généraux, il invite tous les français à leur remettre les cahiers de doléances, et à élire leurs représentants. A Paris, l’election aura lieu le 21 avril 1789, dans les assemblées de district. Louis-Pierre Dufourny rédige alors son fameux cahier de doléances intitulé tel quel : CAHIERS DU QUATRIEME ORDRE, celui des pauvres Journaliers, des Infirmes, des indigents … L’ORDRE SACRE DES INFORTUNES pour interpeller ses concitoyens sur les droits des infortunés qui n’ont pas été autorisés à participer à ces assemblées.

Cahier quatrieme ordre page titreCar, même ceux qui défendaient l’existence et les droits du tiers état face à celui de la noblesse et du haut clergé, demandant comme l’Abbé Sieyés l’abolition des Ordres, rejetaient pourtant les plus pauvres disant d’eux  ces mots terribles: « Parmi les malheureux voués aux travaux pénibles, producteurs des jouissances d’autrui et recevant à peine de quoi sustenter leur corps souffrant et plein de besoins, dans cette foule immense d’instruments bipèdes, sans liberté, sans moralité […] ne possédant que des mains peu gagnantes et une âme absorbée (..], est-ce là ce que vous appelez des hommes? […] Y en a-t-il un seul qui fût capable d’entrer en société ?

Les Ordres sont abolis. Les députés du Tiers-état aux Etats généraux constituent notre première assemblée nationale. En ces temps nouveaux où les sujets du roi peuvent participer à la vie politique, les plus pauvres en sont exclus à cause du régime censitaire qui sépare les citoyens qui paient l’impôt, dits actifs, des citoyens passifs, les journaliers, les infirmes, les indigents, trop pauvres pour payer l’impôt.

La vie politique s’organise d’une façon tout à fait inédite pour nous aujourd’hui. A Paris, les citoyens s’assemblent, délibèrent, par districts en assemblées locales. Ils s’occupent aussi bien des affaires du quartier, recensement, police, justice, secours à accorder aux pauvres, que des sujets discutés à l’assemblée nationale. Ils peuvent soumettre des propositions à leurs représentants. Mais il est bientôt question de réduire le rôle de ces assemblées à des assemblées uniquement électorales.

Dufourny s’en indigne : Élire et payer! tel est le fantôme de liberté. Il se bat sans cesse pour que soit prise en compte la voix des plus pauvres au nom de la toute nouvelle Déclaration des Droits de l’homme qui établit dans son premier article que « les hommes sont tous libres et égaux en droits ». Il faut donc que les citoyens dits « passifs » puissent s’assembler comme et avec les autres, et que les uns et les autres « s’instruisent mutuellement ».

Mais notre première constitution en 1791, issue de cette révolution naissante les exclut. Dufourny s’exclame :…il paraît que l’Assemblée Nationale s’est déterminée par la considération que celui qui contribue le plus est meilleur citoyen et que celui qui a le plus de propriété, prenant plus d’intérêts à la chose publique, la chérit davantageles Droits de l’Homme et de la morale réclament également contre ce système. L’homme est plus grand que le citoyen, l’infortuné est plus qu’un homme.

Marat, Danton, Robespierre, s’insurgent de même. Dans le sillage du club des Droits de l’homme, dit des Cordeliers et de celui des Amis de la Constitution, dit des Jacobins, va naître un courant démocrate en faveur des droits politiques pour tous, y compris les plus pauvres. Dufourny reconnaît leur vertu, face au mépris qu’ils subissent comme « indignes de cette liberté qu’ils nous ont si généreusement acquise par leur courage [le 14 juillet], par leurs souffrances, par leur misère, par la famine, par leur patience,… par la vertu avec laquelle, frappés à la fois des fléaux physiques et politiques, ils ont résisté… ». Il avait développé une argumentation approfondie pour que l’égalité en droits puisse être effective. La participation et la représentation des plus infortunés sont pour lui utiles, nécessaires et prioritaires pour bâtir une société morale et juste, une société libérée du fléau de la misère, une citoyenneté fraternelle à l’écoute des « infortunés ». Je ne demanderai pas seulement pourquoi il y a tant de malheureux mais pourquoi ils ne sont pas considérés chez nous comme des hommes, comme des frères, comme des français?

Plus de deux cents ans après, Joseph Wresinski écrit de même : « la misère n’est pas une inégalité. C’est beaucoup plus grave que cela : c’est la négation même de l’humanité, de ses propres valeurs. C’est accepter que le frère soit considéré comme un néant, comme nul, comme moins que rien et inutile, comme parasite à charge.. »

C’est en 1956 que le Père Joseph Wresinski s’est installé contre toute attente au cœur du bidonville de Noisy le Grand non pour s’occuper des plus pauvres, mais pour vivre au cœur de ce qu’il dénommera son peuple, ce peuple qui n’a pas d’histoire à lui. Pourtant deux cents ans auparavant, Dufourny avait dit l’importance de tenir compte de ce que vivent et pensent les plus pauvres pour établir une république démocratique.

A la différence de Louis-Pierre Dufourny, le Père Joseph est né dans la misère; il ne l’a pas côtoyée, il s’est bagarré avec elle au quotidien. Comme Dufourny, il est un combattant et un objecteur de conscience. Mais son combat, il le mène d’abord avec les familles. Homme exigeant, il a les autorités politiques, juridiques, ecclésiales contre lui, mais il ne tranche pas avec la dignité, en étant par exemple contre la soupe populaire, ou toute charité dégradante.

Sa vie est plus qu’une leçon, c’est un bousculement, un retournement. Il dérange. La misère n’est pas fatale, elle est l’œuvre des hommes, seuls des hommes peuvent la détruire…On ne dit pas aux gens : Rassemblez-vous autour de la misère parce que la misère fait pitié ! On leur dit : Rassemblez-vous parce que les uns et les autres, nous avons à nous rendre libres ».

Dufourny et le Père Wresinski entreprennent des actions très similaires. L’un propose la création de comités fraternels pour que les citoyens « passifs » puissent s’exprimer, notamment en terme de travail et qu’ employeurs et employés s’entendent. Des sociétés populaires ou fraternelles vont se développer.

Le Père Joseph crée les universités populaires Quart Monde pour que les plus pauvres d’ aujourd’hui puissent s’exprimer, échanger avec des intervenants d’horizons différents, professionnels, institutionnels, élus, universitaires. Ces derniers découvrent que le savoir propre des personnes issues de la grande précarité est indispensable pour bâtir la société.

Dufourny et le Père Joseph sont tous deux certains que l’instruction est le chemin qui sauve, que   redonner la parole à ce peuple des pauvres, c’est lui permettre d’exister.

Dufourny défend l’instruction pour tous et travaille à la création de lycées, mais ils ne verront le jour qu’après la révolution française; il suscite des assemblées d’artistes reconnus à cette époque des arts et métiers, ouvertes à tous sans discrimination contrairement aux académies. Le Père Joseph invite les artistes à le rejoindre, certain que la Beauté est indispensable à ceux qui sont dans la misère.

Dufourny voit le droit des plus infortunés enfin reconnu dans la constitution dite démocratique de 1793. Toutefois, lui qui prône la liberté, l’égalité et la fraternité, devenu Président du département de Paris, il se voit contraint de légitimer la terreur pour résister contre l’oppression à l’intérieur comme à l’extérieur de la France de tous ceux qui s’opposent à la toute jeune liberté. Certes il invite à la persuasion avant la rigueur., mais il ne condamne pas la terreur qui tombe quelque temps plus tard sur lui comme un couperet, de son ami Robespierre. Il est néanmoins sauvé de la guillotine puis libéré grâce à la chute du même Robespierre. A nouveau emprisonné sous la terreur blanche, puis libéré, il ne cesse d’inviter à faire front « contre les ennemis de la fraternité qui veulent abolir ou réviser la Constitution démocratique ». Avec tant d’autres il échoue, la Constitution de l’an III (1795) rétablit l’exclusion des plus pauvres. Il lance alors ce qui sera son dernier « appel aux démocrates » car il meurt peu après, en juin 1796.

Cet homme qui s’engage en « politique » à un âge déjà bien avancé, nous interpelle profondément sur la situation inacceptable des plus démunis. Il a posé non seulement des questions justes, mais il a proposé des réponses concrètes pertinentes, dès 1789 dans ses « Cahiers du Quatrième Ordre, cet Ordre qui, aux yeux de la grandeur et de l’opulence, n’est que le dernier mais qui aux yeux de l’humanité, de la vertu, de la Religion est le premier des Ordres, l’Ordre sacré des Infortunés ».

Découvrant ce fameux cahier réédité en 1967, le Père Joseph s’en est inspiré en créant le mot de Quart monde. Homme de notre temps, alors que les droits politiques sont théoriquement maintenant accordés à tous, il est allé à la rencontre des plus pauvres en France et dans le monde. Avec les volontaires et alliés du mouvement ATD Quart Monde, il témoigne partout même dans les plus hautes instances, à l’ONU, au Vatican, au Conseil économique et social…de ce que vivent et pensent les plus pauvres pour bâtir des sociétés plus justes. Il est notamment à l’origine de la Journée mondiale de lutte contre la misère.

Le combat et l’engagement de Louis-Pierre Dufourny et du Père Joseph Wreesinski nous interpellent au quotidien là où nous sommes chacun… « l’important c’est l’homme. Plus l’homme est abandonné, mépris, écrasé, plus il est précieux : tel est le message que nous portons au monde, c’est un message qui dépasse les civilisations, les races. ».

 

Loïc Devaux avec la relecture attentive et remerciée de Michèle Grenot

 

Pour en savoir plus sur…

Louis-Pierre Dufourny : Le souci des plus pauvres – Dufourny, la révolution française et la démocratie

de Michèle Grenot – Presses universitaires de Rennes, Editions Quart Monde,

Joseph Wresinski : L’homme qui déclara la guerre à la misère

de Georges Paul Cuny – Editions Albin Michel

 

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