Méditation sur la beauté, par Jacques Dufresne

par Jacques Dufresne
Jacques Dufresne est un philosophe québécois né en 1941. En 1998, il a fondé, avec Hélène Laberge, l’encyclopédie électronique en ligne de L’Agora. Il a participé au congrès de Valmeinier. Il fait part ici de sa méditation sur la beauté, dans la perspective du congrès de Montréal en 2014.
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Le sens passe par les sens…et donc par l’esthétique si l’on veut bien se souvenir que ce mot vient du grec aisthesis qui veut dire sensibilité. C’est dans ce contexte qu’il faut situer le vœu de Dostoievski pour en saisir toute la portée. L’accès à la beauté aujourd’hui a pour condition générale la réhabilitation du rapport au monde par les sens.
«Nos sens nous trompent», disait Descartes. Et Leibniz renchérissait en créant une logique formelle – sans aucun lien avec le monde sensible – qui aujourd’hui règle la marche de nos ordinateurs et remplace par le numérique, totalement abstrait, l’analogique qui conservait un lien avec la réalité sensible. Il en est résulté un formalisme devenu la caractéristique principale de notre vie quotidienne aussi bien que de nos sciences et de notre rapport aux questions ultimes.
«Tout se démontre ici. Le chiffre, dur scalpel,
Comme un ventre effrayant ouvre et fouille le ciel.,
[…]
La loi vient sans l’esprit, le fait surgit sans l’âme;
Quand l’infini paraît, Dieu s’est évanoui. 

Ô science! absolu qui proscrit l’inouï!
L’exact pris pour le vrai! la plus grande méprise.» Hugo

La naissance et la mort sont colonisées par des techniques, biologiques et juridiques, signe parmi tant d’autres du refroidissement de la planète humaine.
Ce formalisme, certes, nous assure la maîtrise de la nature et rend possible le progrès technique, mais il le fait au prix d’une insensibilité à la vie, cette vie dont nous devons absolument nous rapprocher, car nous ne l’aimons plus assez pour prévenir diverses catastrophes liées les unes aux autres : le réchauffement climatique, l’«emmachination» de l’être humain, l’eugénisme et le droit de regard de l’État sur la vie privée.
Si le Dieu incarné n’existait pas, nous en implorerions aujourd’hui la venue, car l’Incarnation dans son triple sens de présence du divin dans l’humain, de l’union de l’âme et du corps et de la symbiose avec la nature correspond à nos besoins les plus fondamentaux. L’art est l’une des formes de l’incarnation. Il est une union de la forme et de la matière si intime que la forme se fait vie et la matière devient esprit.
Il m’arrive de regretter que l’Incarnation ait eu lieu en Israël il y a plus de2000 ans après avoir été préparée par l’art grec et l’histoire du peuple juif. En raison de ce double enracinement, elle allait presque de soi à l’époque. Il me semble qu’elle correspond aujourd’hui à un besoin d’unité plus grand qu’il ne l’était dans la Rome des César.
Dans un tel contexte, la mission d’une communauté vouée au salut du monde par la beauté est d’une pertinence si forte que d’une part on peut facilement imaginer les obstacles qu’elle rencontre sur sa route et que d’autre part on veuille tout mettre en œuvre pour assurer son développement et sa pérennité.
Cela soulève pour elle et pour tous ceux, groupes et individus, qui partagent son souci, la question de l’inspiration, laquelle, aux yeux d’un chrétien se confond avec celle de la grâce. L’art, interprété à la lumière de la photosynthèse choisie comme métaphore devient un intermédiaire crucial. Et la Vérité se fit Beauté.

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