Moi et l’art, ou l’importance d’être sensible

par Joâo Pires
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Tout au long de ma vie, jusqu’à il y a un peu plus de trois ans – en janvier 2010 -, je n’ai jamais eu vraiment conscience de ce qu’est le théâtre, de ce qu’est l’art. J’ai toujours vécu complètement enfermé en moi-même, dans mes idées, et je n’étais pas assez ouvert pour ressentir mon prochain. Je peux même dire que j’étais si concentré en moi-même, à un niveau cérébral, que sans m’en rendre compte, je suis devenu extrêmement égocentrique. Je ruminais et j’analysais mes sentiments et mes pensées, ce qui finalement me blessait encore plus sans apporter aucune solution à mon enfermement ni à rien de ce qui se passait dans ma vie. J’ai fini par trouver d’autres échappatoires, je me suis réfugié dans l’oubli de l’autodestruction.

Lorsque j’ai découvert les arts du spectacle, j’y ai adhéré dans un acte de désespoir : j’étais tellement frustré par ma vie et mon choix de carrière – j’étais ingénieur – que j’ai eu envie de chercher quelque chose de complètement différent. Quelque chose qui puisse me rendre amoureux, me fasse vivre, vivre vraiment, quelque chose qui puisse me déménager un peu de moi-même, quelque chose qui ne se passe pas seulement à un niveau cérébral.

J’ai fait ma première expérience dans le domaine des arts du spectacle au sein du Théâtre de l’Université Technique de Lisbonne, dirigé par Júlio Martín da Fonseca. L’expérience m’a enflammé. Après cinq répétitions, je savais que c’était cela que je voulais faire. Je sentais comme des portes s’ouvrir en moi à la place du trou de serrure par lequel je n’avais jamais fait plus que simplement épier. Pour la première fois je me sentais libre, avec l’envie d’explorer au-delà de ma propre tête, de laisser tomber les préjugés auxquels j’étais inutilement accroché, de débloquer mon être propre et de réaliser l’existence et la mesure de mon blocage.

Ni l’art, ni le spectacle n’ont fait de moi une personne meilleure. Mais l’art et le théâtre ont ouvert ma sensibilité, me faisant comprendre que je devais faire un choix. J’ai toujours su logiquement que le monde ne tournait pas autour de moi, mais j’ai pu enfin m’engager envers ceux qui m’entouraient, m’engager sur un autre plan qu’intellectuel, et j’ai pu le ressentir dans tout mon être. Nous, êtres humains, nous apprenons seulement quand la réalité mord notre chair. C’est comme si nous connaissions la pierre qui nous fait tomber, mais que nous continuions de courir vers elle, et que nous arrêtions notre course seulement quand nous tombons et éprouvons dans notre chair les conséquences de la chute.

J’ai changé ? Oui. L’art m’a changé ? Non. L’art m’a simplement ouvert la porte pour que je puisse découvrir d’autres dimensions de mon être. À travers l’art j’ai pu ressentir dans mon corps (car ma tête le savait depuis toujours) que la vie n’est pas linéaire, que les évènements peuvent devenir extrêmes jusqu’à un point de contradiction mais que cela ne les empêche pas d’exister ou d’avoir une certaine valeur.
Ai-je changé tant que ça ? Ai-je cessé de sentir mon propre monde ou d’avoir mes insécurités, mon stress, mes blocages, mes rêveries ? Non, mais j’ai appris à faire face à chacune de ces choses et à en être vraiment conscient. À faire les pas que je veux, et non ceux que je fais par contrainte, forcé. J’ai créé plus d’espace pour ma sensibilité, pour moi, pour le monde et pour ceux autour de moi. Et sans sensibilité, dans le présent de notre existence, nous ne sommes que des machines.

C’est pourquoi je considère l’art comme une partie essentielle du processus pédagogique ; nous n’avons pas à vouloir être des artistes, mais quand nous nous limitons à la dimension rationnelle de la vie sans explorer ce côté sensible que l’art éduque en nous, nous limitons aussi notre capacité d’être heureux.

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