Natalia Tolstaïa et Sergueï Milstein interprètent Schubert au congrès de Paris

Que dire ? La soirée du samedi, après une journée d’une densité assez rare, avec le risque engagé dans la grande salle de l’Aquarium autour du Caravage, à mi-chemin entre la composition et l’improvisation, puis les précieux partages d’artistes en plus petits comités, se devait de finir en beauté.

Nos amis Natalia Tolstaïa, altiste et Sergueï Mistein, pianiste, arrivés tout droit des États Unis, ont sauté de l’avion dans leur tenue de soirée pour nous honorer d’une présence très particulière. Lorsqu’ils entrent en scène c’est tout le charme russe qui s’invite, avec en plus la discrétion et l’humilité qui les caractérise. C’est tout juste s’ils ne s’excusent pas de venir nous déranger avec leurs notes !

Et peut-être bien que c’est une telle attitude qui nous a mis en disposition ce soir-là, Natalia et Sergueï nous invitant sans s’en rendre compte à la même humilité, pour laisser la musique prendre toute la place :

Tout d’abord Le fameux Arpeggione de Schubert : transcrit pour piano et Alto (l’arpeggione étant un instrument à 6 cordes, du début du XIXème, entre la guitare et le violoncelle, vite abandonné car difficile à jouer). « C’est un chef-d’œuvre absolu, me dit Natalia, malgré l’absence de l’instrument pour lequel cette sonate a été écrite, elle vit dans le répertoire de tous les violoncellistes et les altistes depuis deux siècles! Avec Serguei nous la jouons depuis plus de 30 ans et elle reste inépuisable. Schubert est déjà condamné par une maladie mortelle quand il la compose. C’est une œuvre profondément triste mais en même temps, comme toujours chez lui, avec beaucoup de lumière… »

Puis Sergueï est resté seul sur la scène avec la Sonate en ré majeur pour piano. C’est en allant à Bad Gastein (alors station balnéaire, aujourd’hui station de ski) visitant la cascade et le paysage alentour qui ont inspiré le compositeur, que ce défi s’est imposé à lui: « Une œuvre exceptionnelle, vers la fin, on entend les sabots des chevaux, ça monte, ça monte, c’est un carrosse qui nous mène vers l’éternité ! » Et j’ai mieux compris ce qui s’était passé ce soir-là, à l’Aquarium : Il y avait chez Sergueï un tel désir de nous transmettre la sensation qu’il avait éprouvée lui-même devant cette féerie de la nature, qu’il faisait corps autant avec son piano – comme un cavalier sur sa monture – qu’avec nous, tourné aussi souvent que possible côté public, et ce va et vient nous envoyait en plein coeur les embruns de la cascade de Bad Gastein!

Natalia et Sergueï me disaient hier au téléphone,tous les deux se passant la parole, « on n’entendait personne tousser !» C’est ce qui les a frappés, « Un public exceptionnel ! » sans doute que la musique a gagné aussi du fait du moment où elle s’est inscrite dans ces journées. Comme quoi la beauté, c’est aussi une question d’agencement entre le temps, l’espace, l’ordre des choses. Une question de « duende » disait Garcia Lorca, le mot n’existe pas en français, et si on l’inventait ?

Iris Aguettant

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