Sauver ou changer le monde ? par Philippe Leconte

Est-il vrai, prince que vous ayez dit un jour que la beauté sauverait le monde ?

Extrait de l’Idiot de Fédor Dostoïevski

 

Au congrès de Montréal, une personne a posé la question : « Je suis étonnée par le titre :“Si la beauté pouvait sauver le monde”, ne vaudrait-il pas mieux dire “changer le monde” ?

Sauver et changer, ce n’est pas du tout la même chose. Ceux qui veulent changer le monde demandent rarement l’intercession de la beauté et ils m’inspirent une certaine crainte. Je comprends que l’on crie : « Il faut que ça change ! » lorsque l’on est horrifié par le spectacle du monde. Mais comment et en quoi le changer ? Et le monde ne change-t-il pas tellement vite de lui-même  ? J’ai bien peur que les concepteurs de changement n’arrivent toujours trop tard et que le monde re-conçu par eux ne soit pire que l’actuel. On l’a déjà vu si souvent…

J’en arrive donc à cette conclusion surprenante : il n’y a rien à changer, le monde est parfait !

En revanche, il a besoin d’être sauvé. Il a besoin d’être sauvé parce qu’il peut se perdre. Et c’est justement parce qu’il peut se perdre qu’il est parfait…

Avec Ghaleb Benscheikh, intervenant au congrès, nous en parlons. Alors il me dit : « Que signifie une telle vision panoptique[1] ? Comment prétendre ainsi sauver le monde ? » Ma réponse vient : « le monde se perd à travers chaque homme qui se perd et le monde est sauvé chaque fois qu’un homme est sauvé. »

Le lendemain en séance plénière, Ghaleb cite le Coran et dit : « Si un homme est assassiné, c’est l’humanité toute entière qu’on assassine. » Je découvre que nous nous comprenons bien et j’en suis plein de gratitude.

Alors, c’est décidé, je plaide pour que l’on garde “sauver”. D’ailleurs, quand on sauve un homme qui se noie, on ne lui demande pas de changer. On le sauve pour lui-même, pour ce qu’il a encore à vivre, pour la tâche qu’il doit encore accomplir sur terre. Oui le monde doit être sauvé pour ce qu’il a encore à accomplir en chacun de nous.

Mais pourquoi la beauté serait-elle le vecteur de la rédemption ? Qu’est-ce donc que la beauté ? J’en parle à Brigitte Sénéca à Terre du Ciel avant mon intervention. Elle me donne cette magnifique définition qu’elle m’autorise à citer :

« La beauté est une passerelle qui réunit l’intérieur et l’extérieur d’un être humain »

Alors me viennent de multiples exemples pour comprendre la beauté :

En écho à la conférence de Jane Doering sur Simone Weil : « La beauté, c’est quand la pesanteur s’accorde avec la grâce ».

Pour les peintres : « c’est quand la couleur s’inscrit dans une forme »

Pour les musiciens : « c’est quand la mélodie entre dans un rythme et nous fait taper du pied sur le sol. »

Pour les photographes : « c’est quand l’ombre et la lumière se mettent à jouer ensemble une symphonie… »

La beauté sauve le monde parce qu’elle réunit en chaque être humain ce qui ne peut pas être séparé : sa nature divine et sa nature terrestre, deux aspects d’une seule et même réalité. Le monde se perd quand l’unité est rompue. Ainsi, la phrase de Dostoïevski résonne comme une voie de guérison pour notre monde qui en a tant besoin…

Philippe Leconte

[1]     Se dit d’un bâtiment (pénitentiaire, hospitalier, etc.) dont, d’un point d’observation interne, on peut embrasser du regard tout l’intérieur (Larousse).

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Un commentaire

  1. iris aguettant

    Oui, c’est une bonne chose que de ne pas chercher des développements philosophiques pour enfermer la beauté dans des définitions, mais d’y aller par touches intuitives, expérimentales, car elle se situe « entre », puisqu’on pourrait dire qu’elle apparaît là où il y a relation vraie, à l’intérieur de nous-même ou entre nous, entre rythme et mélodie , entre couleurs et formes, ombre et lumière… Je l’ai vue, reçues reconnue l’autre soir devant « Le sel de la terre » de Wim Wenders.
    Merci beaucoup Philippe.

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