Si je dis que tous les hommes sont des artistes… par Iris Aguettant

Si je dis que tous les hommes sont des artistes, vous allez doucement me rire au nez. C’est faux, me direz-vous, c’est même une imposture jetée à la figure de 95 % des hommes qui traversent la vie sans même l’idée de beauté, extérieure ou intérieure. Assurément. Oubliez donc vite ce propos utopiste aux relents soixante-huitards et remplaçons-le par une autre affirmation : « Tous les enfants sont des artistes ». Ah ! Voilà qui sonne tout de suite plus juste. On n’a pas de mal à s’extasier sur tel gribouillis de gamin – surtout quand c’est le sien – et on a raison. Chagall lui-même a passé sa vie à tenter parfois en vain, souvent avec génie d’en faire autant.

Alors, qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce qu’il faut entendre, qu’est-ce qu’il faut reconnaître?

Que tous les hommes, pendant la période qui précède l’âge de raison, sont effectivement artistes. Ils ne sont même que cela. Tant que la raison – à coup de tape sur les doigts, de leçons de savoir vivre, de sortie en rang par deux, de punition pour n’avoir pas été comme tout le monde – n’a pas tout à fait réussi à passer au premier plan, à enfoncer son tape-en-bouche dans l’orifice maléfique du monde intérieur et merveilleux de l’enfance, le génie créateur de l’homme reste intact.

On n’a pas besoin de parler d’engagement à un enfant, ni de concentration, ni de l’importance de vivre dans l’instant présent ; il n’est que de le regarder tirer la langue lorsqu’il dessine les rayons de son énorme soleil ou la fumée qui sort tout droit de sa maison verte. Un avion peut passer le mur du son, il ne l’entendra pas. Il est tout entier happé par son œuvre. Exactement comme un vrai peintre, un vrai sculpteur, un vrai metteur en scène.

La petite difficulté, c’est que la plupart des dessins d’enfants, si on ne prend pas le temps de les regarder attentivement, se ressemblent. La personnalité n’est pas encore affirmée, il ne sait pas encore bien qui il est, quelle est sa forme propre, sa mélodie, son mode d’être au monde unique et irremplaçable, il n’a que la vague intuition d’être différent, il lui faudra une vie entière pour le découvrir à force de ratures et de recommencements. A condition toutefois d’être porté par une exigence bienveillante et encourageante. Sinon, seuls ceux qui ont beaucoup souffert ou qui ont la chance d’être nés avec un fort tempérament, parviendront à grandir sans se trahir.

Et bien moi je vous dis que le monde, la terre, l’humanité pourra s’en sortir par le haut lorsque nous aurons compris que tout être humain qui entre dans la vie est un créateur en puissance. Qu’il est venu pour engager son petit grain de moutarde dans l’engrenage universel et manifester à sa manière l’infinie diversité de l’ordre de l’univers. Non pas chacun pour soi, non pas chacun dans son petit coin, car c’est une peinture à l’échelle de la planète qu’il s’agit de réussir ensemble. Mais la planète terre en a plus qu’assez de tourner en rond, de s’épuiser à fonctionner, à s’emballer au nord dans le soi-disant progrès, au sud dans la sécheresse et un peu partout dans la violence quand ce n’est pas dans l’indifférence.

La « maison commune » n’a besoin que d’une chose, d’être habitée par une famille, une vraie famille, avec un Père, un seul et vrai Père, reconnu par les uns, oublié par les autres, renié par les troisièmes, peu importe. Les premiers ont besoin de se rassurer, les seconds de s’affranchir et les derniers, eux, se plaisent dans la bagarre. Soit. Lui, ça lui est bien égal, il est tellement au-dessus de tout ça. N’est-ce pas le propre du Père d’être l’au-delà de tout ?

Alors ne perdons pas notre temps avec ces réactions d’adolescents en mal de preuve de leur propre existence, et mettons-nous au travail. Mais ne nous trompons pas de cible, n’allons pas nous affoler pour cette pauvre génération sacrifiée qui arrive sur le marché de l’emploi avec tel pourcentage de chômage et telle chance de réussite. Réussite de quoi ? Je vous le demande. D’un centième de seconde sur le 100 mètre nage libre ? Vous vous rendez compte du degré d’absurde où nous sommes rendus ! Un centième de seconde et la terre entière vous porte aux nues, un centième de seconde et vous tombez dans l’oubli.

Non. La conquête qu’il faut proposer est tout autre. C’est celle de nos terre intérieures, celle de la vraie liberté qui hante le cœur humain et qu’on ne doit pas lui cacher, dont on ne doit pas le distraire, mais au contraire qu’il s’agit de creuser toujours plus, même si ça fait mal.

Car c’est tout au fond du puits que nous sommes chacun, qu’est la veine précieuse d’où l’eau va pouvoir remonter. Et pour la puiser il faut l’effort, et l’aide d’un plus fort. Il faut y croire encore et encore. Il faut que la soif grandisse. Il faut surtout apprendre ce que c’est que d’avoir soif, de mourir de soif, de ne pas se contenter de sa petite lampée mais de désirer l’océan tout entier pour s’y aventurer de jour comme de nuit, pour s’y perdre et s’y retrouver dilaté, élargi, redimensionné à sa juste grandeur d’homme. Celle qui était la nôtre et qui s’est rétrécie par peur ou par oubli de notre origine ou par inconscience.

Solidaires, nous le sommes devant cet enjeu de l’existence. Complètement. La course de relais en est un symbole fulgurant. Tout y est suspendu à l’engagement de chacun. On parle volontiers de l’engagement physique et mental d’un athlète… Dans le domaine du sport, le mot est plus qu’admis. Il revient très souvent dans la bouche des commentateurs. Sans doute parce que, ce qu’il met en jeu ce sont nos énergies premières. De plus, l’engagement d’un seul suffit à soulever à coup sûr l’enthousiasme de tous. Rien de moral ici, mais un élan vital, viscéral même.

Preuve que l’engagement est constitutif, intrinsèque au seul fait d’exister. Il en est même le signe visible, comme l’irradiation naturelle. Un homme que l’on empêcherait de s’engager dans son art, dans son métier, dans sa vie, serait un homme mort.

Comment permettre à tous ces ossements desséchés de retrouver le goût de vivre à plein régime ?

Par l’entraînement, celui qui mobilise non seulement le physique et le mental mais la personne tout entière, dans son essence, dans sa capacité créatrice. Et qui peut réaliser ce miracle sinon un semblable, qui connaît les affres et les joies des traversées, et se plaît à ce jeu de la confiance éprouvée? Alors de nos abîmes accueillis comme les lieux mêmes de nos gestations surgira l’étincelle inespérée d’une joie sans partage.

Iris Aguettant

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Un commentaire

  1. B F C

    Merci Iris pour ce beau texte d’Esperance .
    Toute trace , même la plus fragile est signe de vie ; la nécessité est donc de la protéger et de la fortifier : que des ateliers d’expression, pour tout petits et jusqu’à très vieux ,se multiplient partout ….
    Quel rêve ! J’y crois encore .

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